« Le fait de les voir si libres et si puissantes, ça donne envie de l’être aussi »

« Le fait de les voir si libres et si puissantes, ça donne envie de l’être aussi »

Il est 20 heures, jeudi 8 septembre, et le théâtre Sébastopol, à Lille, est plein à craquer. « Ça va être LÉ-GEN-DAIRE ! », s’exclame un jeune homme en sautillant sur son fauteuil. Quelque 1 300 spectateurs survoltés – les places ont été écoulées en vingt-quatre heures – sont venus admirer le show des dix candidates de l’émission « Drag Race ».

Le concours de drag-queens, déclinaison française de l’émission de télé-réalité américaine « RuPaul’s Drag Race » (quatorze saisons au compteur), a rencontré un succès aux proportions inattendues au cours de l’été. Seul le premier épisode devait à l’origine être diffusé sur France 2, et les sept autres, sur la plate-forme France.tv Slash. Mais avec un million de téléspectateurs réunis le jour du lancement, le 25 juin, France Télévisions a changé d’avis. Le divertissement, diffusé sur France 2 les samedis à minuit, a été vu « par près de 7 millions de téléspectateurs », a annoncé France Télévisions dans un communiqué. Une saison 2, qui sera diffusée en deuxième partie de soirée, a également été confirmée.

L’adhésion du public est telle qu’une tournée est organisée dans toute la France jusqu’au 10 novembre. Comme ici à Lille, les premières représentations ont fait salle comble, avec des billets vendus entre 30 et 100 euros. Des dates supplémentaires ont même été ajoutées dans plusieurs villes (Paris, Nice, Strasbourg, Clermont-Ferrand, etc.).

Le Théâtre Sébastopol au complet le soir du spectacle, à Lille, le 8 septembre 2022.
La performance de La Grande Dame.
La drag-queen La Kahena, quelques minutes avant de monter sur scène et en coulisses, au Théâtre Sébastopol, à Lille, le 8 septembre 2022.

« On s’attendait à ce que ça soit une réussite, mais pas à ce point », reconnaît La Kahena. Vêtue d’une djellaba bleue, la drag-queen berbère de 29 ans n’a pas encore mis la robe dorée en forme de scorpion qu’elle porte sur scène. De sa voix grave, elle ajoute :

« Des filles qui ont participé à d’autres franchises de “Drag Race” nous avaient prévenues : “Après l’émission il y aura une vague.” Là, c’est carrément un tsunami… »

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« Le public s’est hétérosexualisé »

Historiquement, l’art du drag est né de la contre-culture queer. A partir de la fin des années 2010, en France, les « reines » ont commencé à sortir des clubs gays et à bénéficier d’une visibilité nouvelle. Les divas exubérantes de « Drag Race », emmenées par la flamboyante animatrice et jurée de la compétition Nicky Doll, ont achevé la conquête d’un public qui dépasse désormais le cercle LGBT+ (lesbienne, gay, bi, trans…).

Le dimanche précédant la représentation lilloise, comme chaque semaine, plus de deux cent cinquante personnes de tous âges se sont rassemblées à La Folie, bar parisien de La Villette, pour participer au bingo animé par Minima Gesté. La drag-queen de 32 ans, qui a débuté en 2015, atteste de cette évolution. « Ces dernières années, le public s’est hétérosexualisé. C’est encore plus flagrant depuis cet été : l’émission a eu un impact incroyable », note-t-elle devant une pinte de blonde, tout en fixant ses faux ongles. Celle qui a choisi ce jour-là une perruque rose bonbon commence toujours ses bingos en demandant aux participants qui est ici pour la première fois. Avant la diffusion de « Drag Race », systématiquement, cinq à six mains se levaient timidement. Dorénavant, « c’est plutôt une quinzaine, voire une vingtaine. Et il y a toujours deux ou trois parents avec leurs enfants », raconte Minima Gesté.

Détail de la tenue portée par Nicky Doll.
La Grande Dame, accompagnée de ses danseurs, s’apprête à commencer sa performance en arrivant par l’entrée du public.
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Mère et fils mettent en avant les performances survitaminées des drag-queens et leur effet « feel good »

A Lille, la foule, plutôt jeune mais bigarrée, est à l’image de ce changement. On y croise aussi bien des adolescents aux cheveux teints et maquillés de paillettes que des couples de trentenaires hétéros. Quelques mamans sont également là avec leur enfant. C’est le cas de Brigitte, 56 ans, qui accompagne son fils Corentin, 26 ans, petite moustache bien taillée et veste de costume jaune. Ce dernier lui a donné envie de voir le spectacle en lui faisant découvrir des extraits de l’émission. « Je les trouve fascinantes. Elles sont vraiment… waouh quoi ! », s’enthousiasme Brigitte, chemisier bleu et veste en jean. Elle dit être « très impressionnée par leur talent, leur professionnalisme et leur look ». En moyenne, les artistes ont besoin de plus de trois heures de préparation pour accomplir leur métamorphose. Comme toutes les personnes rencontrées ce soir, mère et fils mettent en avant les performances survitaminées des drag-queens et leur effet « feel good ».

« On est des super-héroïnes »

Corinne, elle, est tombée sur l’émission par hasard, un soir en zappant. Cette Belge de 55 ans, lunettes rectangulaires sur le nez et mini-sac à main à l’épaule, arrive de Rekkem, à deux pas de la frontière avec la France, pour assister au show :

« J’ai regardé tous les épisodes et j’ai surkiffé ! C’est drôle, festif. J’ai été éblouie par leur technicité en termes de danse, de maquillage, de couture, de jeu scénique… Je pensais que le drag était un hobby, j’ai découvert un métier. C’est un univers qui bouscule les idées reçues, et ça c’est important. Et puis je me suis attachée à ces créatures, à leurs parcours. Certaines, comme Elips, m’ont particulièrement touchée. »

Au moment de la diffusion de « Drag Race », l’histoire de La Grande Dame, victime d’une agression, et celle de Lolita Banana, qui s’était confiée sur sa séropositivité, avaient, notamment, suscité une grande émotion sur les réseaux sociaux.

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« Le drag plaît au-delà de la communauté queer, parce que c’est du spectacle et du divertissement, mais aussi parce qu’on touche à des sujets importants qui concernent tout le monde – le VIH, le harcèlement, l’exclusion, le machisme… – en les amenant de façon naturelle et bienveillante », analyse Paloma, la gagnante de cette première saison de « Drag Race ».

A gauche, la drag-queen Paloma, gagnante de l’émission « Drag Race France ». A droite, Kam Hugh. Au Théâtre Sébastopol, à Lille, le 8 septembre 2022.

Habillée d’une robe rouge carmin, la rousse de 31 ans observe que « le public s’est surtout féminisé depuis quelque temps ». Celle qui se nomme Hugo Bardin dans le civil poursuit : « Dans le drag, il y a un truc d’empowerment [littéralement, prise de pouvoir par les individus pour eux-mêmes] autour de l’imagerie féminine, même si c’est une imagerie complètement artificielle et pas du tout réaliste. On est des super-héroïnes. On s’invente un personnage féminin qui est plus fort que nous. » Un discours qui résonne chez Yolène, 33 ans, venue au Théâtre Sébastopol avec son compagnon. « Le fait de les voir si libres et si puissantes, ça donne envie de l’être aussi. Elles nous disent qu’on peut faire ce qu’on veut de son corps. En tant que féministe, c’est un message qui me parle », affirme la jeune femme.

« Un milieu très précaire »

Luz, 19 ans, est venue spécialement de Bordeaux pour admirer ses « reines » préférées, La Big Bertha et Soa de Muse. « Le 22 septembre [date du show bordelais], j’aurai repris les cours. Donc je profite d’être encore en vacances pour venir ici, explique l’étudiante. Je regarde “RuPaul’s Drag Race” depuis des années. Je fais partie de la communauté LGBT. Le drag m’a aidée à mieux m’assumer, mais aussi à mieux comprendre le monde dans le respect des autres. Les queens véhiculent des messages d’ouverture et de tolérance importants. »

A gauche, Soa de Muse, tenant à la main un bouquet de fleurs offert par un fan. A droite, La Big Bertha.

« Parce qu’il déconstruit les normes de genre et se moque de l’hétéronormativité, le drag est subversif et politique »

Paloma et ses camarades insistent toutes sur la dimension intrinsèquement militante de leur art. « Parce qu’il déconstruit les normes de genre et se moque de l’hétéronormativité, le drag est subversif et politique », souligne la gagnante de « Drag Race ». Qui répète : « Tant qu’on risquera de se faire casser la gueule dans la rue parce qu’on porte des talons et une perruque, il y aura besoin des drag-queens et des drag-kings pour faire évoluer les mentalités. »

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Récemment, des scènes se sont développées un peu partout en France. L’ensemble de la communauté drag profitera-t-elle pour autant de l’engouement suscité par l’émission ? Si le public est au rendez-vous, il reste extrêmement compliqué pour les drag-queens de vivre de leurs performances. « C’est un milieu très précaire. On me propose régulièrement des cachets dérisoires, genre 20 balles et une boisson. On n’oserait jamais faire venir un humoriste, un DJ ou un magicien à ce prix-là. Le plus souvent, je gagne à peine de quoi rembourser mes dépenses », expose Ora Diacofagia, 31 ans, membre du collectif Scandal’House, créé en 2019 à Lyon. Un kit de maquillage de base ? Autour de 200 euros. Une perruque ? A partir de 40 euros. Ce à quoi s’ajoutent les tenues. « Et puis va trouver des chaussures à talons taille 43 bon marché, toi… », soupire la Lyonnaise. A côté de ce qu’elle considère comme « un hobby ++ », elle vient d’ouvrir sa friperie, après avoir travaillé pendant dix ans dans le prêt-à-porter.

« Les gens ont capté qu’on était des vraies artistes et qu’on méritait une vraie rémunération. Ça va bouger », assure Soa de Muse, 32 ans, l’une des trois finalistes de « Drag Race ». La drag-queen au caractère bien trempé en est convaincue : « On a entrouvert la porte. Maintenant, on va faire en sorte qu’elle s’ouvre en grand pour nos sœurs. Girl, t’es pas prête : on va faire la révolution ! La révolution avec des paillettes ! »

Les drag-queens La Briochée et Kam Hugh, au premier plan, Paloma et Lolita Banana, en arrière-plan, reçoivent divers cadeaux offerts par leurs fans, à Lille, le 8 septembre 2022.
La Kahena pendant sa performance, à Lille, le 8 septembre 2022.

La culture drag-queen, de Shakespeare à RuPaul

XVIIe siècle : dans le théâtre shakespearien, les femmes n’ayant pas le droit de monter sur scène, ce sont des hommes qui jouent les rôles féminins dressed as girls (« habillés en femmes »). Mais le terme drag-queen trouve plus sûrement son origine dans les jupes que les travestis du XVIIIe siècle laissaient traîner au sol (du verbe anglais to drag).

Après la seconde guerre mondiale : aux Etats-Unis, les homosexuels sortent de l’invisibilité en se caricaturant eux-mêmes. C’est la culture « camp ».

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Années 1980 : naissance de la scène drag dans la communauté homosexuelle underground new-yorkaise. Habillées en nonnes grivoises, les Sœurs de la perpétuelle indulgence – un mouvement militant LGBT fondé en 1979 à San Francisco – font de la prévention contre l’homophobie et le sida. Les drag-queens gagnent en visibilité grâce au festival Wigstock de Manhattan.

Années 1990 : le mouvement drag (popularisé par le film australien Priscilla, folle du désert, de Stephan Elliott) gagne la France, par le biais des boîtes de nuit (le Palace, le Queen) et du showbiz (Mylène Farmer chante entourée de drag-queens). Un couvent des Sœurs de la perpétuelle indulgence ouvre en France.

Années 2000 : le Pacs, puis le mariage pour tous normalisent l’homosexualité en France. La culture drag-queen s’étiole avant de renaître, près de deux décennies plus tard, notamment sous l’influence de l’émission américaine « RuPaul’s Drag Race ».

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